Visite de la galerie des Offices
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Aux Offices, plus d'ironie ou si peu : de Brosses est en admiration devant les sculptures, objets d'art, curiosités et tableaux de maîtres.
Le Vieux Palais communique au cabinet du Grand-Duc[1]. Ah ! nous y voici donc ; serai-je assez hardi pour mettre le pied dans cet abîme de véritables curiosités ? mais si j’y entre, dites adieu à votre pauvre Brossette ; c’est un homme confisqué, noyé. Cependant, il en faut sauter le bâton, ne fût-ce qu’afin que, quand Quintin en voudra faire l’emplette, il n’achète pas chat en poche.
Vous saurez donc que ce qu’on appelle le Cabinet du Grand-Duc sont les deux côtés parallèles d’une assez longue rue, qui se rejoignent à l’un des bouts par un corps de logis percé dans le bas de trois arcades, le tout d’ordre dorique uniforme, si bien exécuté par le Vasari que Michel-Ange n’a jamais rien fait de mieux à mes yeux. Ces deux lignes de la rue forment deux galeries qui ont dans leur double contour quantité de cabinets ou salons remplis de tant de choses diverses, que je prétends ne vous en dire qu’un mot en gros, seulement pour vous en donner une notion.
Les galeries qui se communiquent tout d’une pièce par le corps de logis du fond contiennent les bustes et les statues, alternativement deux bustes et une statue, avec de grands groupes dans les angles et dans les fonds. Rien n’est placé là qui ne soit antique, et deux statues modernes seules ont mérité d’y avoir place ; ce sont les deux Bacchus, chefs-d’œuvre, l’un de Michel-Ange, l’autre de Sansovino. Cela posé, je ne m’amuserai pas à vous faire l’éloge de ce peuple de pierre ; je remarquerai seulement combien, par la comparaison que le voisinage m’a donné lieu de faire, j’ai trouvé les Grecs au-dessus des Romains. Les bustes sont encore plus précieux, non pas tant par l’ouvrage qui est cependant excellent, que parce qu’ils font une suite parfaitement complète de toutes les têtes d’empereurs romains depuis Jules-César jusqu’à Alexandre Sévère ; les usurpateurs même ou les concurrents n’y sont pas omis ; et outre cela, il y a une quantité de femmes ou filles de ces empereurs. Je suis toujours émerveillé de voir comment on a pu rassembler tous ces morceaux[2], parmi lesquels il y en a qui probablement sont uniques. Depuis Alexandre jusqu’à Constantin, la suite est continuée, mais fort incomplète, et c’est une chose assez curieuse que de voir la décadence de l’art cheminer d’un pas égal avec la décadence de l’Empire, de sorte que les derniers ne valent quasi plus rien. Les plafonds de ces galeries sont peints en arabesques charmantes par les élèves de Raphaël.
Dans le vestibule, quantité d’inscriptions, d’urnes et de bas-reliefs avec deux gros chiens grecs, de la taille du bon Sultan, autrement dit Pluton.
Dans le premier cabinet une haute colonne torse à cannelures, d’albâtre oriental transparent ; une suite de petites idoles égyptiennes ou asiatiques, une suite d’autres idoles grecques ou romaines, un choix des plus beaux bustes de bronze, un très-grand lustre tout d’ambre jaune transparent, au travers duquel on voit en dedans la généalogie de la maison de Brandebourg, en ambre blanc… un cabinet de lapis lazuli ; et une grande table de fleurs et de fruits parfaitement représentés au naturel, en pierres précieuses.
Dans la seconde pièce, trois superbes cabinets sous des pavillons. Le premier d’ivoire, contenant toutes sortes d’ouvrages infiniment curieux, soit en sculpture, soit au tour. Le second d’ambre, rempli d’ouvrages du même genre en ambre. Le troisième, fort supérieur aux deux autres, est d’albâtre avec un pareil assortiment.
Deux autres cabinets ou châssis de glaces, ayant au-dedans le spectacle horrible et dégoûtant, l’un d’un charnier, l’autre d’une peste exécutée en cire[3].
Deux tables, l’une de jaspe de rapport, faisant un paysage ; l’autre représentant le plan de Livourne en pierres précieuses, avec la mer en lapis lazuli ondé.
Dans le troisième, un cabinet d’ébène, où le vieux Breughel a peint l’Ancien et le Nouveau Testament, en petits tableaux sur pierres précieuses ; au-dedans est une Descente de Croix, bas-relief en cire par Michel-Ange, et douze statues d’ambre assez grandes ; une grande cuvette antique d’agate ; des anatomies en cire.
Dans la quatrième, une sphère armillaire prodigieusement grosse et toute dorée, selon le système de Ptolémée. Une pierre d’aimant portant quarante livres, et force instruments d’astronomie et de mathématiques.
Dans la cinquième, la statue grecque appelée l’Hermaphrodite[4], femelle de la ceinture en haut, et mâle de la ceinture en bas. Un colosse grec représentant un instrument à forger le genre humain. Ma foi ! cela mérite pour le coup d’être appelé une belle machine. Il faut que toutes les autres baissent pavillon devant celle-là ; elle est montée sur deux pattes de lion, et ceinte par le milieu d’un collier où sont suspendues toutes sortes d’oiseaux à têtes, non de celles qui se portent sur les épaules ; et enfin, pour comble de folie, elle est coiffée de l’autre machine sa compagne ordinaire, si petite et si peu assortissante, qu’on peut recueillir de là ce point d’érudition, qu’il falloit que les Grecs connussent dès lors le proverbe : col pazienza esputo, etc. Un therme avec tous ses attributs ; un groupe d’Amours dormant l’un sur l’autre ; un Euripide de marbre d’Éthiopie couleur de fer ; un manuscrit latin très-bien conservé, écrit à la romaine sur des tablettes de bois cirées, qui paraît être un mémoire des appointements qu’un Philippe, roi de France, donnoit aux officiers qui l’accompagnoient dans un voyage : il est presque impossible de le lire. Je crois que ces feuilles appartiennent à un manuscrit tout pareil à l’un de ceux que j’ai vus à la bibliothèque de Genève, et qui a été déchiffré par le jeune Cramer, homme de beaucoup d’esprit et grand mathématicien. Quantité de bronzes ; un cabinet en architecture de pierres précieuses, toutes d’une pièce, orné de bas-reliefs d’or sur un fond d’agates. Un autre petit cabinet fait en médailler, contenant des cadres, sur chacun desquels sont cinq petits tableaux à bordures d’argent. Ce cabinet servoit au cardinal de Médicis, qui le faisoit porter partout où il voyageoit, et en un moment il avoit sa chambre tendue en tableaux.
Dans le sixième ; environ cent quarante portraits[5] de peintres faits par eux-mêmes. Il manque là beaucoup de portraits de peintres fameux qui sont communs ailleurs ; mais l’on n’a voulu y placer que ceux qui ont été peints par la personne même qu’ils représentoient.
Dans le septième, qui est l’arsenal, toutes sortes d’armures antiques, modernes et orientales, d’une richesse et d’un choix surprenants. Je passe légèrement là-dessus, pour ne rapporter que le gros mousquet dont le canon est tout d’or.
Dans le huitième, environ quinze mille médailles de toutes sortes d’espèces, grandeurs et métaux, parmi lesquelles j’ai vu deux Othon de cuivre moyen-bronze ; car c’est une erreur de croire qu’il n’y en a point. Item, plusieurs milliers de camaïeux en relief, ou de pierres gravées d’un travail achevé pour la plupart ; vous êtes à portée d’en juger, elles sont gravées dans votre Musœum Florentinum.
Dans le neuvième enfin, que l’on appelle la Tribune octogone, on a réuni tout ce qu’il y avoit de plus précieux. La première chose qui frappe en entrant, sont les six célèbres statues grecques, savoir : les Lutteurs, le Rémouleur qui écoute la conjuration de Catilina[6], la grande Vénus, le Faune qui danse, l’Uranie et la Vénus de Médicis. Il semble que ces six morceaux sortent de la main de l’ouvrier, tant ils sont bien conservés et polis ; leur beauté est au-dessus de toute expression, surtout celle du Faune et de la Vénus de Médicis. Misson s’est trompé en disant que la base n’est que d’une seule pièce avec la statue, et que les mots grecs Cléomènes, etc. qui sont écrits au-dessous marquoient l’ouvrier. La base a été rompue, le morceau qui y est a été rapporté, et Pline, qui parle de cette statue, dit précisément qu’elle étoit de Phidias[7]. Les critiques les plus sévères ne pourroient rien trouver à redire aux beautés et aux proportions du corps de cette femme ; le cou est long, la tête fort petite, et, quoique belle, ce n’est pas d’une beauté qui nous plairoit. Mylord Sandwich, que je trouvai une fois dans la Tribune et qui revient de Grèce me dit que toutes les femmes qu’il y avoit vues, et qui passoient pour belles, avoient de cet air-là. À propos de cet Anglais, il faut que je vous dise qu’il y a, dans un coin de la galerie, un buste de Brutus, le meurtrier de César, laissé imparfait par Michel-Ange. Au bas sont écrits ces deux vers si connus :
Dum Bruti effigiem sculptor de marmore ducit,
In mentem sceleris venit, et abstinuit.
Brutum effecisset sculptor, sed mente recursat
Tanta viri virtus, sistit et obstupuit.
Malgré tout le détail que vous venez de lire, je n’ai fait que de vous rapporter en gros les choses qui m’avoient le plus affecté, en passant sur une infinité d’autres. Par exemple, tous ces salons sont garnis de tableaux des premiers maîtres. À la Tribune il n’y a rien que d’exquis et d’une célébrité classique. Un seul Corrège, la Vierge à genoux devant son fils ; mais quel coloris ! quelles expressions ! que de grâce et de gentillesse ! Il en a trop peut-être, car elles approchent de la mignardise. — Le Saint Jean dans le désert, par Raphaël. Ce qu’il y a de singulier, c’est que j’ai vu ce même tableau à Bologne, qu’on m’a assuré que le même étoit encore à Rome, et que nous le connaissons tous encore dans le cabinet de M. le duc d’Orléans qui l’acheta du fils du premier président de Harlay. De Piles, l’un des plus grands connaisseurs qu’il y ait jamais eu en peinture, regarde ce tableau de M. le Régent, comme un des premiers qui existent. Vasari en parle à peu près de même et il ajoute qu’il est peint sur toile, circonstance qui veut dire que celui du Grand-Duc est le véritable parmi les quatre, les trois autres étant sur bois. Il seroit fort singulier que l’un des bons connaisseurs qu’il y eût jamais eût placé une copie au premier rang. Au reste, si le tableau de M. le Régent est une copie, c’est à coup sûr une copie de la main de Raphaël même, car les grands maîtres ont souvent copié leurs propres ouvrages. Mais on prétend que ces copies n’ont pas pour l’ordinaire le feu original de la première main. Ce tableau, soit ici, soit au Palais-Royal, est assurément d’une grande beauté ; mais j’aurois peine à le mettre, comme De Piles, dans la première classe. Il n’a qu’une figure ; il est tout-à-fait triste et sans agréments. Il est vrai que la composition en est excellente, et qu’on ne pouvoit mieux rendre le sujet vox clamantis in deserto, très-difficile à traiter par lui-même. Le dessin est d’une correction achevée, le paysage convenable au sujet, la figure pleine de feu ; et il n’y avoit que Raphaël capable de mettre autant de vie et d’action dans une seule figure.
References
- Musée Degli Uffizi.
- Au nombre aujourd’hui de soixante-dix-neuf.
- Ces œuvres singulières ont été transportées à la Specola, musée anatomique.
- Presque toute semblable à celle du Musée Borghèse, qui est aujourd’hui au Musée du Louvre.
- Cette collection, la plus complète de ce genre, a été continuée depuis De Brosses et s’accroît encore de nos jours ; elle compte aujourd’hui près de quatre cents portraits.
- On reconnaît aujourd’hui dans cette statue le Scythe chargé d’écorcher Marsyas.
- Une inscription gravée sur sa base et fidèlement copiée, au XVe siècle, sur l’inscription primitive, donne le nom de Cléomène. On sait que la Vénus de Médicis que De Brosses croyait bien conservée, fut trouvée brisée en 15 morceaux, à Tivoli, dans la villa Adriana, vers le milieu du XVe siècle. Le bras droit est restauré dans toute sa longueur et le bras gauche jusqu’au coude. Le Faune a été retouché au bras et à la tête par Michel-Ange.