San Lorenzo

Auteur: Charles de Brosses 1739-1740 fr wikicode

Charles de Brosses visite en détail le complexe de la basilique de San Lorenzo, portant un regard fin sur les œuvres de Michel-Ange, mais avouant son incompréhension face à l'étrangeté de l'escalier conduisant à la bibliothèque. L'autel de la chapelle Médicis dont il décrit la magnificence dépourvue de bon goût n'existe plus sous la même forme.

Saint-Laurent, d’une belle architecture en dedans, n’a rien d’ailleurs de plus considérable qu’un tombeau en porphyre, de Jean et de Pierre de Médicis, dans l’ancienne sacristie, et les deux fameuses chapelles des Médicis. La première est toute de la main de Michel-Ange, soit pour l’architecture, soit pour la sculpture ; c’est en faire assez l’éloge. D’un côté est le tombeau de Julien de Médicis, sur lequel sont couchées des statues parfaitement correctes et bien dessinées, représentant le Jour et la Nuit ; au-dessus, dans une niche, est la statue de Julien, assise. L’autre tombeau, de Laurent de Médicis, est tout-à-fait pareil au premier[1] ; les deux statues sont le Crépuscule et l’Aurore. Tout cela est parfaitement beau et n’a nulle grâce, mais seulement beaucoup de force ; les deux statues de Julien et de Laurent m’ont paru les plus belles. Michel-Ange craignoit-il qu’on doutât qu’il étoit grand dessinateur et savant anatomiste ? Il muscle ses femmes comme des Hercules et dédaigne d’imiter le bon goût de l’antique, dont il s’est approché dans son Bacchus de la Galerie, pour faire voir sans doute qu’il réussiroit dans ce genre, s’il vouloit s’y adonner. L’autre chapelle est la merveille de Toscane, du moins pour les richesses ; elle est vaste comme une église, octogone, à dôme, si remplie de pierres précieuses, travaillées avec tant de soin et si polies, que l’œil en est ébloui. Tous les murs, du haut en bas, en sont revêtus ; le jaspe sanguin est une des choses communes de ce revêtissement. Le ciel du dôme[2], ou du moins la frise, car il n’y a encore que cela de fait, est de lapis lazuli, étoile d’or. Chaque angle a dans son encoignure un pilastre d’albâtre, à corniche de bronze doré, et chaque face une grande niche de pierre de touche, dans laquelle est alternativement un tombeau de granit et un de porphyre ; sur le tombeau, un oreiller de jaspe rouge, bordé d’émeraudes et de diamants ; sur l’oreiller une couronne d’or, et dans le haut de la niche une statue de bronze d’un des Grands Ducs, dont cette chapelle fait la sépulture. Toutes ces richesses sont surpassées par la magnificence incroyable du maître-autel. Vous vous imaginez là-dessus que les palais des fées n’ont pas autant d’agréments que cette chapelle, et vous vous trompez fort. Avec les sommes immenses qu’on y emploie depuis un siècle et demi et le faste qu’on y a répandu, cela ne fait qu’un tout assez triste et nullement agréable. La chapelle Niccolini, toute simple et toute blanche, me paraît infiniment préférable, et me confirme dans l’opinion que le bon goût sert beaucoup mieux que la magnificence. Cette riche chapelle est fort loin encore d’être achevée, et probablement ne le sera jamais. La pauvre Florence a furieusement perdu en perdant ses Médicis, les pères des sciences et des arts.

C’est dans cette maison qu’est la bibliothèque de Médicis dont je vous ai parlé. Le vestibule est d’une construction bizarre au dernier point : au lieu de mettre les colonnes au-dehors des murs, à l’ordinaire, on a pratiqué des niches creuses pour les poster dans l’enfoncement. Il faut croire que cela est admirable, car c’est Michel-Ange qui l’a fait ; pour moi, j’avoue mon ignorance, et je ne vois pas ou est le gentil de ceci. L’escalier, à trois rampes parallèles et à marches contournées en rond, en volutes, en carrés, en ressauts, n’est pas d’un effet moins extraordinaire, mais il a quelque chose de riche et de magnifique. Toute la galerie des livres est pareillement du dessin de Michel-Ange, de même que le pavé. Les vitres sont peintes en arabesques du goût de Watteau.

Au-dessous de la grande chapelle, il y en a une autre souterraine, qui n’a rien de curieux qu’un Christ en croix de Jean de Bologne, qui a d’un côté une Mater Dolorosa de Michel-Ange, et un Saint Jean d’un de ses écoliers.

Au sortir de Saint-Laurent, on trouve dans le coin de la place une espèce de gros piédestal[3] sur lequel est un bas-relief représentant des prisonniers de guerre amenés au grand Côme ; c’est un morceau de marque du Bandinelli.

References

  1. La statue de Laurent est le célèbre Pensieroso.
  2. Ce dôme est achevé et couvert de peintures très-médiocres du cavalière Benvenuti.
  3. Sur ce piédestal est maintenant la statue du chef de condottieri Giovanni delle Bande Nere.