Les beautés du jardin de Pratolino

Auteur: Michel de Montaigne fr text

Montaigne visite le jardin baroque de la villa de Pratolino, encore en construction.

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Lieux associés : Villa di Pratolino

Nous détournames en chemin ſur la mein droite<br>environ deus milles, pour voir un palais que le Duc de Florence y a baſti depuis douſe ans, où il<br>amploïe tous ſes cinq ſens de nature pour l’ambellir. Il ſamble qu’exprès il aïe choiſy un’ aſſiete<br>incommode, ſtérile & montueuſe, voire & ſans fontenes, pour avoir cet honneur de les aler querir à<br>cinq milles de là, & ſon ſable & chaus à autres cinq milles<ref name=p239>Les Princes qui ont la paſſion de bâtir,</ref>. C’eſt un lieu, là, où il n’y<ref follow=p238>''Pietra Mala'', ſur la route de Florence, & à huit lieux de Bologne, décrit par ''{{M.|Delalande}}'', dans son Voyage d'Italie, tom.{{lié}}II, {{pg|134}}.</ref><noinclude><br><references/></div></noinclude><noinclude><pagequality level="3" user="Seudo" /></noinclude><ref follow=p239>cherchent moins à profiter d’un beau ſite, où la nature a fait la moitié des principaux embelliſſements, qu’à créer dans des lieux ingrats où la dépenſe eſt prodiguée ſans meſure : de-là ces maiſons où l’art a ſurmonté la nature, appellées, des ''favoris ſans mérite''. </ref>a rien de<br>plein<ref>''Planum'', d’uni.</ref>. On a la veue de pluſieurs collines, qui eſt la forme univerſelle de cete contrée. La maiſon<br>s’apelle ''Pratellino''<ref>Aujourd’hui ''Pratolino'', à deux lieux de Florence, bâtie, ſelon {{M.|Delalande}}, en 1575 par le Grand-Duc François, fils de Côme{{lié}}I. ''Voyez'' ſon Voyage d’Italie, tom. {{lié}}II, {{pg|456}}. </ref>. Le baſtimant y eſt mépriſable à le voir de louin, mais de près il eſt très-beau, <br>mais non des plus beaus de notre France. Ils diſent qu’il y a ſix vints chambres mublées ; nous en<br>viſmes dix ou douſe des plus beles. Les meubles ſont jolis, mais non magnifiques. Il y a de<br>miraculeus, une grotte à pluſieurs demures<ref>Demeures, ou niches. </ref> & pieces : cete partie ſur-<noinclude><br><references/></div></noinclude><noinclude><pagequality level="3" user="Seudo" /></noinclude>paſſe tout ce que nous ayons<br>jamais veu ailleurs. Elle eſt encroutée<ref>Revêtue.</ref> & formée partout de certene matiere qu’ils diſent eſtre<br>apportée de quelques montagnes, & l’ont couſue à-tout<ref>Avec.</ref> des clous imperceptiblemant. Il y a non-ſulemant de la muſicque & harmonie qui ſe faict par le mouvemant de l’eau, mais encore le<br>mouvemant de pluſieurs ſtatues & portes à divers actes, que l’eau eſbranle ; pluſieurs animaus qui<br>s’y plongent pour boire, & choſes ſamblables. A un ſul mouvemant, toute la grotte eſt pleine d’eau,<br>tous les ſieges vous rejalliſſent<ref>Font rejaillir.</ref> l’eau aus feſſes<ref>Voyez la deſcription de l’ancien labyrinthe de Verſailles.</ref> ; &, fuiant de la grotte, montant contremont les<br>eſchaliers du chateau, il ſort<noinclude><br><references/></div></noinclude><noinclude><pagequality level="3" user="Seudo" /></noinclude>d’eus en deus degrés de cet eſchalier, qui veut donner ce pleſir, mille<br>filets d’eau qui vous vont baignant juſques au haut du logis. La beauté & richeſſe de ce lieu ne ſe<br>peut repréſenter par le menu. Audeſſous du chaſteau, il y a entre autres choſes, une allée large de<br>cinquante pieds, & longue de cinq cens pas ou environ, qu’on a rendu quaſi égale, à grande deſpanſe ; par les deus coſtés il y a des longs & très beaus acoudouers de pierre de taille de cinq ou de<br>dix en dix pas ; le long de ces acoudouers, il y a des ſurjons de fontenes dans la muraille, de façon<br>que ce ne ſont que pouintes de fontenes tout le long de l’allée. Au fons, il y a une belle fontene qui<br>ſe verſe dans un grand timbre<ref>Baſſin.</ref> par le conduit d’une ſtatue de marbre, qui eſt une fame faiſant la<br>buée<ref>La leſſive.</ref>. Ell’{{lié}}eſprint une nape de<noinclude><br><references/></div></noinclude><noinclude><pagequality level="3" user="Seudo" /></noinclude>marbre blanc, du degout de laquelle ſort cet eau, & au-deſſous il y a<br>un autre veſſeau, où il ſamble que ce ſoit de l’eau qui bouille, à faire buée<ref>On voyoit à peu-près le même mécaniſme d’automates agiſſans par l’effet de l’eau, dans le fameux ''rocher Zophonoſique''{{refl|np243|num=*}}, exécuté au palais de Lunéville par le feu Roi Staniſlas, Duc de Lorraine. Journal de Trévoux, Janv.{{lié}}1752, art.{{lié}}{{sc|iv}}.

<p style="font-size:80%">{{refa|np243|*}} (Animé, reſonnant.)</p></ref>. Il y a auſſi une table de<br>mabre en une ſalle du chaſteau en laquelle il y a ſix places, à chacune deſqueles on ſoubleve de ce<br>mabre un couvercle à-tout<ref>Avec.</ref> un anneau, audeſſous duquel il y a un veſſeau qui ſe tient à ladite table.<br>Dans chacun deſdits ſix veſſeaus, il ſourd un tret de vive fontene, pour y refreſchir chacun ſon<br>verre, & au milieu un gand à mettre la bouteille. Nous y viſmes auſſi des trous fort larges dans<br>terre, où on conſerve une grande<noinclude><br><references/></div></noinclude><noinclude><pagequality level="3" user="Seudo" /></noinclude>quantité de nège toute l’année, & la couche-lon ſur une lettiere<ref>Litière, lit.</ref> de<br>herbe de genet, & puis tout cela eſt recouvert bien haut en forme de piramide de glu<ref>Gleu ou chaume.</ref>, come une<br>petite grange<ref>Telles font à peu-près nos glacieres.</ref>. Il y a mille gardoirs<ref>Réſervoirs, regards.</ref>, & ſe bâtit le corps d’un geant, qui a trois coudées de largeur à<br>l’ouverture d’un euil ; le demurant proportionné de meſmes, par où ſe verſera une fontene en<br>grande abondance. Il y a mille gardoirs & eſtancs<ref>Réſervoirs, étangs, baſſins, pièces-d’eau.</ref>, & tout cela tiré de deus fontenes, par infinis canals de<br>terre. Dans une très-belle & grande voliere, nous viſmes des petits oiſeaus, come chardonerets, qui<br>ont à la cüe<ref>Queue.</ref> deus longues plumes, come celles d’un grand chappon.<noinclude><br><references/></div></noinclude><noinclude><pagequality level="3" user="Seudo" /></noinclude>Il y a auſſi une ſinguliere etuve.<br>Nous y arreſtames deus ou trois heures, & puis reprimes notre chemin(...)