Les beautés du jardin de Pratolino

Auteur: Michel de Montaigne 1580-1581 fr wikicode

Montaigne visite le jardin baroque de la villa de Pratolino, encore en construction.

Nous détournames en chemin sur la mein droite environ deus milles, pour voir un palais que le Duc de Florence y a basti depuis douse ans, où il amploïe tous ses cinq sens de nature pour l’ambellir. Il samble qu’exprès il aïe choisy un’ assiete incommode, stérile & montueuse, voire & sans fontenes, pour avoir cet honneur de les aler querir à cinq milles de là, & son sable & chaus à autres cinq milles[18]. C’est un lieu, là, où il n’y a rien de plein[1]. On a la veue de plusieurs collines, qui est la forme universelle de cete contrée. La maison s’apelle Pratellino[2]. Le bastimant y est méprisable à le voir de louin, mais de près il est très-beau, mais non des plus beaus de notre France. Ils disent qu’il y a six vints chambres mublées ; nous en vismes dix ou douse des plus beles. Les meubles sont jolis, mais non magnifiques. Il y a de miraculeus, une grotte à plusieurs demures[3] & pieces : cete partie surpasse tout ce que nous ayons jamais veu ailleurs. Elle est encroutée[4] & formée partout de certene matiere qu’ils disent estre apportée de quelques montagnes, & l’ont cousue à-tout[5] des clous imperceptiblemant. Il y a non-sulemant de la musicque & harmonie qui se faict par le mouvemant de l’eau, mais encore le mouvemant de plusieurs statues & portes à divers actes, que l’eau esbranle ; plusieurs animaus qui s’y plongent pour boire, & choses samblables. A un sul mouvemant, toute la grotte est pleine d’eau, tous les sieges vous rejallissent[6] l’eau aus fesses[7] ; &, fuiant de la grotte, montant contremont les eschaliers du chateau, il sort d’eus en deus degrés de cet eschalier, qui veut donner ce plesir, mille filets d’eau qui vous vont baignant jusques au haut du logis. La beauté & richesse de ce lieu ne se peut représenter par le menu. Audessous du chasteau, il y a entre autres choses, une allée large de cinquante pieds, & longue de cinq cens pas ou environ, qu’on a rendu quasi égale, à grande despanse ; par les deus costés il y a des longs & très beaus acoudouers de pierre de taille de cinq ou de dix en dix pas ; le long de ces acoudouers, il y a des surjons de fontenes dans la muraille, de façon que ce ne sont que pouintes de fontenes tout le long de l’allée. Au fons, il y a une belle fontene qui se verse dans un grand timbre[8] par le conduit d’une statue de marbre, qui est une fame faisant la buée[9]. Ell’ esprint une nape de marbre blanc, du degout de laquelle sort cet eau, & au-dessous il y a un autre vesseau, où il samble que ce soit de l’eau qui bouille, à faire buée[10]. Il y a aussi une table de mabre en une salle du chasteau en laquelle il y a six places, à chacune desqueles on soubleve de ce mabre un couvercle à-tout[11] un anneau, audessous duquel il y a un vesseau qui se tient à ladite table. Dans chacun desdits six vesseaus, il sourd un tret de vive fontene, pour y refreschir chacun son verre, & au milieu un gand à mettre la bouteille. Nous y vismes aussi des trous fort larges dans terre, où on conserve une grande quantité de nège toute l’année, & la couche-lon sur une lettiere[12] de herbe de genet, & puis tout cela est recouvert bien haut en forme de piramide de glu[13], come une petite grange[14]. Il y a mille gardoirs[15], & se bâtit le corps d’un geant, qui a trois coudées de largeur à l’ouverture d’un euil ; le demurant proportionné de mesmes, par où se versera une fontene en grande abondance. Il y a mille gardoirs & estancs[16], & tout cela tiré de deus fontenes, par infinis canals de terre. Dans une très-belle & grande voliere, nous vismes des petits oiseaus, come chardonerets, qui ont à la cüe[17] deus longues plumes, come celles d’un grand chappon. Il y a aussi une singuliere etuve. Nous y arrestames deus ou trois heures, & puis reprimes notre chemin(...)

References

  1. Planum, d’uni.
  2. Aujourd’hui Pratolino, à deux lieux de Florence, bâtie, selon M. Delalande, en 1575 par le Grand-Duc François, fils de Côme I. Voyez son Voyage d’Italie, tom.  II, p. 456.
  3. Demeures, ou niches.
  4. Revêtue.
  5. Avec.
  6. Font rejaillir.
  7. Voyez la description de l’ancien labyrinthe de Versailles.
  8. Bassin.
  9. La lessive.
  10. On voyoit à peu-près le même mécanisme d’automates agissans par l’effet de l’eau, dans le fameux rocher Zophonosique*, exécuté au palais de Lunéville par le feu Roi Stanislas, Duc de Lorraine. Journal de Trévoux, Janv. 1752, art. iv.

    * (Animé, resonnant.)

  11. Avec.
  12. Litière, lit.
  13. Gleu ou chaume.
  14. Telles font à peu-près nos glacieres.
  15. Réservoirs, regards.
  16. Réservoirs, étangs, bassins, pièces-d’eau.
  17. Queue.
  18. Les Princes qui ont la passion de bâtir, cherchent moins à profiter d’un beau site, où la nature a fait la moitié des principaux embellissements, qu’à créer dans des lieux ingrats où la dépense est prodiguée sans mesure : de-là ces maisons où l’art a surmonté la nature, appellées, des favoris sans mérite.