Un dîner au Palazzo Vecchio
Lieux associés : Palazzo Vecchio
Regard d'un voyageur étranger sur un repas chez le Grand-Duc de Toscane.
Nous vimes aussi le palais du Duc, où Cosimo[1] son pere a faict peindre la prinse de Sienne[2] & nostre bataille, perdue[3] : si est-ce qu’en divers lieus de cete ville, & notammant audit palais aus antiennes murailles, les fleurs-de-lis tiennent le premier rang d’honur[4]. MM. d’Estissac & de Montaigne furent au disner du grand Duc : car là on l’appelle ainsi[5]. Sa fame[6] estoit assise au lieu d’honneur ; le Duc audessous ; au-dessous du Duc, la belle seur de la Duchesse ; audessous de cete-cy, le frere de la Duchesse, mary de cete-cy. Cete Duchesse est belle à l’opinion Italienne, un visage agréable & imprieux[7], le corsage gros, & de tetins à leur souhait. Elle lui sambla bien avoir la suffisance d’avoir angeolé[8] ce Prince, & de le tenir à sa dévotion long-tamps. Le Duc est un gros home noir, de ma taille[9], de gros membres, le visage & contenance pleine de courtoisie, passant tous-iours descouvert au travers de la presse de ses jans, qui est belle. Il a le port sein[10], & d’un homme de quarante ans. De l’autre costé de la table étoint le Cardinal[11], & un autre june de dix-huict ans[12], les deus freres du Duc. On porte à boire à ce Duc & à sa fame dans un bassin, où il y a un verre plein de vin descouvert, & une bouteille[13] de verre pleine d’eau ; ils prennent le verre de vin & en versent dans le bassin autant qu’il leur samble ; & puis le ramplissent d’eau eus-mesmes, & rasséent[14] le verre dans le bassin que leur tient l’échanson. Il metoit assés d’eau ; elle quasi pouint. Le vice des Allemans de se servir de verres grans outre mesure, est icy au rebours de les avoir extraordinairemant petits.
References
- Côme I.
- Cette place défendue par Blaise de Monluc, ne se rendit qu’après un siege de 10 mois, en 1554.
- En la même année.
- À cause des alliances faites entre la maison de France & celle de Médicis.
- Comme on l’appelle encore.
- C’étoit la seconde femme du grand Duc François-Marie, lors regnant, appellée Blanche Capello, Vénitienne, qui avoit été sa maîtresse pendant son premier mariage avec Jeanne d’Autriche, fille de l’Empereur Ferdinand I. François-Marie étoit pere de Marie de Médicis, seconde femme de Henri IV.
- Impérieux, imposant.
- On écrit enjoller.
- Montaigne, Essais, ch. 17, dit que sa taille un peu au-dessous de la moyenne, étoit forte & ramassée. Il se traite même de petit-homme, ch. 6 du même Liv. II, &c.; C’est ainsi que le représente la belle estampe de Thomas le Leu, gravée en 1607, que M. Jamer le jeune a communiquée.
- L’air sain.
- Le Cardinal de Médicis, depuis Grand-Duc, sous le nom de Ferdinand I.
- C’étoit apparemment un des deux fils que Côme, pere du Grand-Duc regnant & du Cardinal, avoit eu de Camille Marelli, que le Pape Pie V l’obligea d’épouser.
- Ou caraffe.
- Remettent, ou posent.