Choses vues à Florence

Auteur: Michel de Montaigne 1580-1581 fr wikicode

Remarques diverses de Montaigne au sujet de Florence.

FLORENCE, 17 milles. Ville moindre que Ferrare en grandeur, assise dans une plene entournée de mille montaignettes fort cultivées. La riviere d’Arne[1] passe au travers & se trajette à tout[2] des pons. Nous ne trouvasmes nuls fossés autour des murailles. Il fit (Montaigne) ce jour là deus pierres & force sable, sans en avoir eu autre resantimant que d’une legiere dolur au bas du vantre. (...)

M. de Montaigne disoit, jusques lors n’avoir jamais veu nation où il y eût si peu de beles fames que l’Italiene. Les logis, il les trouvoit beaucoup moins commodes qu’en France & Allemaigne ; car les viandes n’y sont ny en si grande abondance à moitié qu’en Allemaigne, ny si bien appretées. On y sert sans larder & en l’un & en l’autre lieu ; mais en Allemaigne elles sont beaucoup mieus assesonnées, & diversité de sauces & de potages. Les logis en Italie de beaucoup pires ; nulles salles ; les fenétres grandes & toutes ouvertes, sauf un grand contrevant de bois qui vous chasse le jour, si vous en voulez chasser le soleil ou le vent : ce qu’il trouvoit bien plus insupportable & irremédiable que la faute des rideaus d’Allemaigne. Ils n’y ont aussi que des petites cahutes à tout[3] des chetifs pavillons, un, pour le plus, en chaque chambre, à tout[4] une carriole[5] au-dessous ; & qui haïroit à coucher dur, s’y trouveroit bien ampesché. Egale ou plus grande faute de linge. Les vins communéemant pires, & à ceus qui en haïssent une douceur lâche[6], en cete seson insupportable. La cherté, à la vérité, un peu moindre. On tient que Florence soit la plus chere ville d’Italie. J’avoy faict marché avant que mon maistre arrivât à l’hostelerie[7] de l’Ange, à sept reales[8] pour home & cheval par jour, & quatre reales pour home de pied. (...)

Il y voulsit[9] voir les maisons des Strozzes[10] & des Gondis[11], où ils ont encore de leurs parans. (...)

Je ne scay pourquoy cete ville soit[12] surnommée belle par priviliege ; elle l’est mais sans aucune excellence sur Boulogne, & peu sur Ferrare, & sans compareson au dessous de Venise. Il faict à la vérité beau de couvrir de ce clochier, l’infinie multitude de maisons qui ramplissent les collines tout au tour à bien deus ou trois lieues à la ronde, & cete pleine[13] où elle est assise qui samble en longur[14], avoir l’étandue de deus lieuës : car il samble qu’elles se touchent, tant elles sont dru semées. La ville est pavée de pieces de pierre plate sans façon & sans ordre. (...)

Nous vimes aussi le palais où est née la Reine mere[15]. Il (Montaigne) vousit[16], pour essayer toutes les commodités de cete ville, come il faisoit des autres, voir des chambres à louër, & la condition des pansions ; il n’y trouva rien qui vaille. On n’y trouve à louer des chambres qu’aus hosteleries à ce qu’on lui dît, & celes qu’il vit étoient mal-propres & plus cheres qu’à Paris beaucoup, & qu’à Venise mesme ; & la pansion chetifve, à plus de douze escus par mois pour maistre. Il n’y a aussi nul exercice qui vaille ny d’armes ny de chevaus ou de lettres[17]. L’estein est rare en toute cete contrée, & n’y sert-on qu’en vesselle de cete terre-peinte, assés mal propre. Judy au matin, 24e de Novembre, nous en partismes, & trouvames un païs médiocremant fertile, fort peuplé d’habitations, & cultivé partout, le chemin bossu & pierreus, & nous randimes fort tard, d’une trete qui est fort longue, à Siene.

References

  1. L’Arno.
  2. Se passe ou traverse avec.
  3. Avec.
  4. Avec.
  5. Lit à roulettes.
  6. Fade, doucereuse.
  7. Cette circonstance est du secrétaire ou scribe de Montaigne.
  8. La réale, monnoie Espagnole, vaut à présent 7 sols 6 deniers monnoie de Franc. Reste à sçavoir ce qu’elle valoit alors.
  9. Il voulut y voir (à Florence).
  10. Ou Strozzi.
  11. Les derniers ont passé en France avec les deux Reines de la maison des Médicis.
  12. Est.
  13. Plaine.
  14. Longueur.
  15. Catherine de Médicis. C’est le palais Pitti.
  16. Voulut. On dit encore parmi le peuple de quelques provinces, voulsit.
  17. Il ne faut pas perdre de vue l’époque du voyage, 1580 : les choses ont bien changé.